En fouillant le texte de la méthode de Pichenot, on rencontre un autre point, non moins intéressant, relatif à une bascule, placée sous l'instrument, servant à faire le vide du soufflet. Cette bascule, commandée en principe par la main gauche, était certainement toute nouvelle. Dans les instruments précédents, un simple trou, percé dans le fond du soufflet, permettait d'y introduire un doigt pour y pousser un clapet intérieur. En effet, à l'usage, ce clapet s'était montré nécessaire pour faire entendre des notes longues dépassant la réserve d'air du soufflet. quand cela se produisait, c'est-à-dire lorsque le soufflet était à bout de course, très rapidement l'exécutant enfonçait la soupape qui permettait de faire le vide ou le plein d'air. Cette soupape, actionnée par la main gauche et placée sur le "socle" de l'accordéon, fut rejointe vers 1850 par la "bascule d'harmonie" initialement placée "sur le coin du clavier" de la main droite. C'était l'embryon du futur clavier "main gauche".
Mais l'invention de l'accordéon à deux octaves est âprement disputée. En 1832, A. Reisner fonde à Paris un atelier galerie Colbert. Un article anonyme de la revue Le Ménestrel parait en juin 1834, vantant l'instrument... de Reisner:
"... L'accordéon est un petit instrument qui nous est arrivé de Vienne il n'y a pas longtemps. Vous l'avez vu bien des fois ou vous l'avez entendu en passant devant des magasins de curiosités, à la porte d'un luthier ou d'une fabrique de joujoux.
Ses sons vous auront paru beaucoup plus doux et plus énergiques que ceux de l'harmonica, et il ne laisse rien à désirer sous le rapport de la plénitude des accords.
A la première inspection de cet instrument, on pourrait croire que ses ressources sont extrêmement bornées. En effet, son jeu est restreint dans un cadre très étroit et ne semble pas permettre à l'exécutant de dépasser les limites de quelques accords.
Vous serez donc surpris d'apprendre qu'une nouvelle ère s'est ouverte pour l'accordéon. Par le progrès qui court, l'accordéon ne pouvait rester en arrière. Poussé par une main habile, cet instrument, si modeste en apparence, a pris son rang parmi ses confrères et fournit aujourd'hui son harmonieux contingent dans le vaste domaine de l'art.
Or, cette main habile appartient à M. Reisner. M. Reisner a vu un germe d'avenir dans l'accordéon et, avec cette mâle persévérance qui n'est donnée qu'aux âmes germaine, il s'est aussitôt mis à l'oeuvre; il nous a ouvert un nouveau monde.
Aujourd'hui, l'accordéon a ses règles, ses principes et sa théorie comme tout autre instrument. M. Reisner donne des leçons d'accordéon comme M. Hertz donne des leçons de piano.
En six leçons, vous savez jouer de l'accordéon...
M. Reisner a de nombreux élèves à Paris comme à la campagne. C'est à la campagne surtout que cet instrument devient un passe-temps charmant, et ne cause aucun embarras car on ne saurait être plus portatif que ne l'est l'accordéon: le plus léger des volumes de hl. de Balzac est plus lourd.
Faites une visite à M. Reisner, galerie Colbert, n° 5;il vous exécutera sur ce petit instrument des airs de Mozart, de Weber, de Rossini, de Meyerbeer, d'Aubert et d'Hérold.
Puis il tient à la disposition du public une collection d'accordéons plus ou moins élégants, accompagnés d'une théorie complète qu'on lit en courant et d'un choix d'airs qu'on exécute sur le pouce..." (L'article n'est pas signé.)
La réplique ne se fait pas attendre. Dans une lettre adressée au directeur de la revue Le Ménestrel, le 12 juin 1834·, Pichenot s'élève vigoureusement contre cette manière de décrire l'arrivée de l'accordéon à Paris :
"... L'article sur l'accordéon, publié à la grande louange du professeur Reisner, contenant plusieurs inexactitudes, je viens vous prier de me permettre de les rectifier.