Le "nomadisme culturel" de notre instrument, sa désinvolture face aux barrières sociales, qui, notamment, l'a fait passer des salons à la rue, puis revenir de l'aire de danse à la salle de concert, a le don d'agacer certains. Ils oublient pourtant que la flûte est née du pipeau des bergers; que le piano a eu pour point de départ le manichordion; que le prestigieux violon fut longtemps l'instrument des ménétriers. Modestes instruments hier, ils sont devenus les porte-parole des musiques les plus élaborées. La différence, c'est que cette évolution a été beaucoup plus lente pour ces instruments-là que pour l'accordéon, création des temps modernes.
Et c'est mal poser la question que de se demander si un instrument peut prétendre interpréter de la "grande musique" quand il a connu la vogue populaire. En vérité, un genre de musique ne dépend pas de l'instrument, mais de l'instrumentiste, de son goût, de sa culture, de sa façon de concevoir la musique. Dans le domaine de l'accordéon, faute d'un modèle unique, la façon de penser la musique est liée aux instruments proposés. Les fabricants en ont offert des modèles pour jouer des mélodies, des modèles pour faire danser, des modèles "mixtes>>, et d'innombrables prototypes sont sortis des mains d'amateurs passionnés. Les premiers accordéons comportaient un clavier unique, à 5 touches d'abord, pour aller jusqu'à 30 touches de 1830 à 1850. Dès le milieu du XIXe siècle apparaît un second clavier, dit "d'accompagnement", de 2, puis 4, puis 8, puis 16 boutons, et qui d'un seul coup passera à 150 boutons, juste avant 1899. Après 1900, le premier clavier reprend son évolution et passe de une à deux puis trois rangées. De l'association des deux claviers bien distincts, l'un pour la mélodie, l'autre pour l'harmonie et le rythme, devait naître l'accordéon traditionnel. Et c'est à partir de ses conquêtes, mais en essayant de dépasser ses contraintes, qu'aujourd'hui des adeptes passionnés de leur instrument travaillent à faire subir à l'accordéon les ultimes mutations qui lui donneront une place à part entière dans la pratique musicale.
Si notre instrument est apparu avec le Romantisme, on est en droit de se poser la question de ses ancêtres, de sa généalogie. Quand on entreprend l'histoire de son instrument préféré, on est toujours tenté de démontrer qu'il représente le moyen d'expression musicale le plus ancien. Sans tomber dans ce travers, après avoir isolé le principe sonore utilisé par l'accordéon, c'est-à-dire l'anche libre, nous irons en rechercher les traces non seulement en Occident, mais aussi en Asie où il est connu depuis des millénaires.
Après quoi nous suivrons pas à pas la carrière mouvementée et fulgurante de l'accordéon proprement dit, partant du modeste jouet du Viennois Demian pour aboutir aux instruments de concert adoptés aujourd'hui par des musiciens accomplis comme un Alain Abbott, Grand Prix de Rome.
Le XIXe siècle vit apparaître un foisonnement de modèles, de prototypes, de brevets qui attestent une recherche obstinée dans une direction qu'il est aisé